Célebration du centenaire d’Alexander Brott 1915-2005
par Boris Brott


 Alexander Brott, dont nous célébrons le centenaire en 2015, était d’abord et avant tout un créateur. Il se rangeait parmi les compositeurs les plus importants et féconds du Canada et ses œuvres ont reçu les louanges des critiques, des chefs d’orchestre et du public. Sir Thomas Beecham, Leopold Stokowsky, Igor Markevitch, Désiré Defauw, Sir Malcolm Sargeant et Otto Klemperer comptent parmi les chefs de réputation internationale qui ont promu ses œuvres et les ont dirigées dans des tournées à d’importants centres musicaux en Europe et aux États-Unis à une époque où le Canada vivait son enfance musicale. Ses œuvres ont gagné de nombreux prix dont deux médailles olympiques, à Londres en 1948 et à Helsinki en 1952; la médaille d’or de Sir Arnold Bax en 1963, le nommant Compositeur du Commonwealth; le prix Elizabeth Sprague Coolidge en 1939 et 1941; et le Lord Strathcona Award du Collège Royal de Musique de Londres qui amenait aussi des études de composition avec Ralph Vaughan Williams. Malheureusement, la Seconde Guerre mondiale s’est interposée.

Alexander Brott croyait fermement que ses œuvres non seulement lui survivraient mais encore qu’elles prospéreraient au-delà de sa vie. Il avait aussi confiance en ses collègues et il voyait l’importance de leur offrir des occasions de jouer. Il est un membre fondateur de la Ligue Canadienne des Compositeurs et a été l’un des premiers chefs d’orchestre à inviter des compositeurs canadiens à l’étranger comme chefs invités et à ensuite créer un programme de commande pour l’Orchestre de chambre McGill, de sorte qu’au moins une œuvre nouvelle soit commandée chaque saison grâce à la fondation Lapitsky. Ceci précède l’existence du Canada Council, du Conseil des arts et des lettres du Québec et du Conseil des Arts de Montréal.

Publiée par Mosaic Press, sa biographie, My Lives in Music, (qui vient de sortir en français chez Les Éditions Creff) rapporte 98 œuvres originales sans compter ses nombreux arrangements ainsi que la musique qu’il a écrite pour les programmes de théâtre de la CBC appelés Playhouse Theatre, une production de Rupert Caplan.

En tant que fils aîné et moi-même chef d’orchestre, j’ai eu l’honneur et le plaisir de faire l’expérience de première main de son processus de composition dès ma tendre enfance et, plus tard, de jouer ses œuvres avec les orchestres dont j’ai été directeur musical : CBC à Winnipeg, Northern Sinfonia en Angleterre, l’Orchestre National de la BBC du Pays de Galles, New West Symphony, Los Angeles, Hamilton Philharmonic, Symphony Nova Scotia, Thunder Bay Symphony, Regina Symphony, National Academy Orchestra of Canada et Orchestre National du centre des Arts. Je continue de présenter ses œuvres dans un concert annuel avec l’Orchestre de chambre McGill et je les mets souvent au programme lorsque je suis invité à diriger au Canada et à l’étranger.

Mon père a dédié sa vie à la créativité. Il a traduit ses toutes premières expériences d’enfance en dessins détaillés et il a mis en musique la poésie de Wordsworth et de Tennyson. Cette fascination pour donner de la vie aux idées s’est poursuivie jusqu’à la fin de ses jours. Il a écrit de la poésie, dessiné et créé des bijoux fantastiques en utilisant des pierres semi-précieuses. Quand il est tombé malade à 90 ans, il me rappela qu’il devait encore terminer deux concertos pour violon que l’Orchestre de chambre McGill lui avait commandés.

Son premier professeur de composition a été le doyen Douglas Clark qui l’encouragea à penser à la poésie anglaise, à l’imagerie et à l’abandon. Clark le poussa à poursuivre l’étude de la composition et du violon et il le parraina pour l’obtention d’un diplôme à Juilliard School à New York car il disait : « Les violonistes sont légions, les compositeurs sont rares. » D’autre part, son professeur de violon, le virtuose belge Maurice Onderet incitait à la discipline. Le jeune Alexander absorbait toutes ces premières influences et décida que son écriture devait avoir la qualité « d’un engagement contrôlé », ce qui caractérise bien la production musicale de mon père au cours de quelque 78 ans de composition.

Dès ma plus tendre enfance, la maison a été remplie de musique. En fait, nous avons vécu tous les trois, Alexander, ma mère Lotte (une excellente violoncelliste et organisatrice brillante) et moi dans le salon de mes grands-parents pendant les sept premières années de ma vie.

Les compositions de mon père peuvent être divisées en trois périodes, chacune avec ses propres caractéristiques. La première s’étend de ses œuvres initiales à d’importantes pièces pour orchestre : Deux Mouvements symphoniques « Veritas », War and Peace, From Sea to Sea, Spheres in Orbit, Concertino pour violon, Oracle, Arabesque, Concordia, Profundum Prædictum, Songs of Contemplation sont toutes des œuvres tonales très descriptives, ayant recours à la panoplie complète des couleurs de l’orchestre symphonique. Dans les années 1950, la seconde École de Vienne et son atonalité le fascinèrent et il chercha à adopter ces techniques et à les faire siennes dans Analogy in Anagram, Triangle, Circle Four Squares et Mutual Salvation Orgy, ainsi que Delightful Delusions. Les titres se firent de plus en plus calembouresques et le matériel musical, plus clairsemé.

Dans ses dernières années, il retourna à son caractère descriptif premier avec l’économie de ses excursions dans l’atonalité. My Mother, My Memorium, Papageno Revisted, Prisms et Millenium Sinfonietta se classent dans cette catégorie. Un élément sous-jacent qui revient souvent dans son style de composition est « la question et réponse », un thème exposé qui est immédiatement réfuté par une forme miroir ou rétrograde du même thème. Une autre caractéristique était l’emploi de mélismes ornés, rappelant presque la cantillation, mais il aurait énergiquement nié tout contexte religieux comme central dans ses compositions.

Alexander Brott était profondément « canadien » et plusieurs de ses œuvres décrivent l’influence du pays et de la nature. Il était fier d’être un Canadien et ses œuvres sont assaisonnées de chansons folkloriques canadiennes, plusieurs renfermant des citations de l’hymne national canadien. Bien qu’ayant vécu toute sa vie en ville, c’est la campagne qui le touchait le plus. On peut certainement l’entendre dans ses premières compositions surtout, comme Sea to Sea, Royal Tribute, Concordia, Oracle et Spheres in Orbit.

Trois événements marquants dans sa vie ont été des jalons importants :
Le bicentenaire de Beethoven, quand il eut accès aux carnets d’esquisses de Beethoven, donna lieu aux Sept Menuets et Six Canons. Un fragment d’un canon reçu de l’historien Laurence Lande, que Beethoven avait donné en cadeau à un professeur de musique du Québec, Théodore Molt, devint, entre les mains de mon père, le matériel de Paraphrase in Polyphony.

Le Centenaire et les Olympiques canadiennes à Montréal qui inspirèrent E dai p milo (Olympiques épelé à l’envers), ainsi que La Corriveau; deux grandes œuvres et la marche nuptiale qu’il composa pour mon mariage et celui de mon frère, intitulée « Double Entente ».

La conquête de l’espace du premier Sputnik aux premiers pas de l’homme sur la lune. C’est l’origine de Spheres in Orbit et de Three Astral Visions.

Un dernier élément doit être mentionné et c’est l’engagement d’Alexander Brott pour les jeunes et l’enseignement. Il était un communicateur par excellence et rien ne lui plaisait autant que des esprits jeunes et avides de savoir. Il a été professeur de composition à l’université McGill pendant plus de 35 ans. Il a écrit plusieurs œuvres pour les concerts de mes enfants avec le Centre National des Arts dont The Emperor’s New Clothes, et How Thunder and Lightning came to be. Il a fondé Les Jeunes Virtuoses de Montréal, ce qui m’a inspiré à mon tour à fonder le National Academy Orchestra of Canada dont il a été compositeur en résidence pendant quelques années.

Mon père était un universaliste; sa musique le montre bien, ainsi que son sens de l’humour. Il a complètement saisi le passage du temps et il savait la place qu’il y occupait. Sa musique capte le goût du temps qui, dans la plénitude de celui-ci, la rend vraiment pertinente de nos jours.